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29.04.2008

Le lapin du sommet du monde

Si nous faisions étape sur le sommet du monde ?

Etale la nappe et sors les assiettes. Assoyons-nous là. Tu souris.

Tes yeux avalent ce qui reste de bleu dans le ciel d’aujourd’hui. Quelle heure est-il ?

Oui, je sais, ma moustache a grandi.

Comment ? Tu n’as jamais connu la neige ?

Tu la verras, un jour ou l’autre, clairsemer tes cheveux.

Je te le promets.

As-tu du vin ?

Sers m’en un verre, ou deux, ou trois, et que l’ivresse nous emporte.

Quelle heure est-il ? Oui, je sais, j’ai cru un moment être poète, clown acrobate du verbe en costume à paillettes. Mon chapeau est terrier pour un lapin en larmes. Tu m’écoutes ?

Je ne parlerai plus d’amour, je te le promets. Il reste du lapin, tu en voudras un peu ?

Quelle heure est-il ? Tes mains sont froides, viens contre moi. Passe-les sous mon pull et réchauffe-les là. Tu as des couvertures ? Si on dormait ici…

La nuit n’y viendra pas, seulement les étoiles, nous avons dépassé la ligne, nous avons dépassé le haut, le niveau d’encrier qui arrose la terre. C’est le sommet du monde. Demain, nous descendrons. Quelle heure est-il ?

 

Verviers, mars 08

 

28.04.2008

Le blé de glace

Dans le silence des nuits polaires, ton corps blanc comme banquise attend un autre demain. Mais la nuit est longue, trop longue sous ces latitudes-là. Et ce satané sommier d’eau de mer finira par t’endormir.
Alors arriveront mes mains. Ce sont deux ours blancs qui recherchent la chaleur de l’hiver, deux traineaux qui explorent le monde, deux pingouins nus qui plongent dans tes rêves, le bec tendu, la plume rase, les yeux mouillés.
Aucune aurore boréale n’aura raison de ces étoiles. Je continuerai à vivre, à me guider à la lumière de tes yeux, à diriger mes pas avec la boussole de cuivre et de bois d’ébène que tu m’as offerte le jour de notre rencontre. L’été se réveillera. Les six mois (les six mois) que durera ce jour (ce jour) ne suffiront jamais (jamais) à engranger tout le blé (tout le blé) que nous moissonnerons sur ces plaines de glace.

Verviers, fév. 08

27.04.2008

L'adieu aux fleurs

Le fleuriste a disparu

Avec lui, les cellophanes

Avec lui, les tournesols.

 

Son comptoir sur le marché

Au grand vent s’est envolé

Avec lui, les vases bleus

Avec lui, les marguerites.

 

Et ils ne reviendront plus,

Les lys que j’ai commandés

Avec eux, nos rendez-vous

Avec eux, tous nos secrets.

 

Me voici désemparé,

Me voici dépossédé,

Au rendez-vous sans muguet,

Sans roses et sans azalées.


Le fleuriste a disparu

Avec lui, tous nos baisers

Avec lui, nos mains liées

Demain, je ne viendrai plus.

 

Mars 08

 

26.04.2008

Je vais

Je vais

M’agacer les mains

Te ronger les ongles

Me curer le nez

Raboter tes doigts

Et farcir nos oreilles de mots libérateurs

 

Tu vas

Percer mes poignets

Forer tes épaules

Trouer mes chevilles

Tarauder ton foie

Et farcir nos oreilles de musiques de bal

 

Je vais

Etirer tes cils

Allonger mes doigts

Tirer sur tes joues

Agrandir mes tripes

Et farcir nos oreilles de poésie râpeuse

 

Tu vas

Clouer mon cercueil

Agrafer tes paupières

Cheviller nos ongles

Puis visser nos viscères

Et farcir nos oreilles de bruits de portes ouvertes, de chants mélancoliques, lamentations funèbres et larmes murmurées

Jusqu’à ce qu’une trompette femelle et voyageuse, Tzigane désembourbée ne vienne briser nos tympans, les allumer de flammes et les brûler de bruits. La mort et le hasard sont au banquet ce soir ! Les cendres froides de la chanson, posées au vase bleu du lendemain nouveau sont les vestiges de notre entente.

 

Thuillies, mars 08

25.04.2008

De chevaux riches et de cerises

Nous pourrions bavarder encore

De chevaux riches et de cerises

Etre perdu me plaît beaucoup

 

D’abricots cuits, de murs de briques

Parler chinois ne sert à rien

 

De pies, de chameaux, de lamas

Et nous pourrions parler encore

De ciel, de photos, de nuages

La mort un jour nous tuera tous

 

Et Dieu, déjà, ne va pas bien

 

Ou parler du cours de la bourse

Le ciel d’été attend l’aurore

 

Comme un amant attend son train

 

Et dire, et dire, et dire aussi

Et vous, ça va ? Ca va très bien.

 

Parler, parler, parler encore

D’armées perdues, de soldats morts, de combats inutiles alors que tout est là, de guitare, de mémoire, d’avions, d’accordéons,

De Norvégiens explorateurs,

De ciel qui brûle, de nos poumons, de nos cancers, de nos amis, de larmes, d’air et de polkas, de moules blondes, de blondes molles, de l’état du monde aujourd’hui,

De tout ce qui serait possible

Si chacun s’y mettait vraiment

 

Mais vous savez que font les jeunes et vous savez que disent les vieux

 

Nous pourrions bavarder encore

De chevaux riches et de cerises

En attendant les retrouvailles avec les corps de nos amis

Nous pourrions dire, toujours plus fort, des mots de chats ou de cailloux

Des discours gris d’ampoules, d’amphores

Et des loquaceries fadasses

Mais je dirai un mot d’abord :

Permettez que je vous embrasse.

 

 

Margaret River (Aus) avril 08

 

24.04.2008

Trois cent pieds

J'ai passé tout l'hiver à coller les morceaux (douze pieds pas un seul point) un à un, les arbres tombent et la forêt s'écarquille, je vois clair dès à présent dans tes yeux de bucheronne que le paysage éteint, lui qui raidit sous tes mains (soixante pieds pas unn seul point), les forêts sont des mystères, des marais de bois brisé qui nous piègent en leurs reflets : on y voit l'os des squelettes, les branches d'amour en écorce, à la fois morts et malins (cent dix pieds, pas un seul point), l'amour et le temps s'ignorent, ils détestent savoir l'autre, ses caresses de cristal, de duvet, de papier ponce qui annoncent trop l'ennui; et tous deux longent le fleuve qui traversera la nuit pour embrasser le matin : alors pourquoi nous mentir ? A la montagne, à la neige, à nos pieds, à nos chagrins (deux cent pieds pas un seul point) mon lit m'attend comme une île, c'est la mer ou bien le vide, ma colère innonde l'air, ton absence la nourrit qui habite la maison; un à un les arbres poussent et encerclent nos histoires, le vin, l'alcool et les rêves ne sont plus des moments doux; il nous restera l'ivresse, le rappel de nos étreintes, de nos joues, de nos genoux dont se souviennent mes mains (trois cent pieds pas un seul poing).

Verviers, avril 08

23.04.2008

l'ombre du voyageur

Le voyageur laisse traîner derrière lui son ombre. Chaque ville qu'il traverse se tache de clartés, s'éclaire de noirceurs. Et là où il a posé ses yeux, comme des oiseaux migrateurs, bien plus légers que la plume, un miroir a été volé. Une fois chez lui (s'il existe un petit chez lui autre que l'univers entier), une fois chez lui, disais-je, il traduit en mosaïque de mots, d'odeurs, d'images, de paupières et de soupirs la route de son voyage aux oreillers des visiteurs.

Verviers, février 08.

22.04.2008

deux d'entre mes mains

Deux d'entre mes mains sont de grands tournesols. Elles regardent le monde et se tournent vers l'ombre.

Deux autres, cependant, sont de longs poissons d'or. Celles-ci se faufilent entre tous les coraux, les reflets de trésors des profondeurs marines, les nacres et les bijoux, les scaphandriers morts et les épaves vertes.

J'ai aussi deux mains blanches pour figurer la lune, et dix doigts de farine pour éclaircir le ciel de tes journées absentes. J'en possède encore deux pour les dimanches en ville qui sont arbres sans feuilles pour poser les oiseaux. Puis deux mains de papier pour t'envoyer mes lettres, et deux mains de bois dur qui, les soirées d'hiver, craqueront sous la braise, deux mains de neige pure, deux autres de cristal, encore deux de charbon et deux d'acier tranchant.

Tu vois? je n'en ai pas, non, je n'en ai aucune, qui sache caresser, puis avoir la patience et garder la mémoire quelque chose de doux, ta cambrure, un baiser, un souvenir de toi.

(Perth, Australie, avril 08)

 

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