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28.03.2008

après la pluie

L'étang après la pluie retrouve son miroir

la barque y voit ses rides,

la forêt, ses grands soirs.

Chaque caillou qui pense se fendra d'un crocus.
Je pense à toi

Comme l'araignée pense à sa toile.
L'amour est-il affaire de lumière,

De piège et de salive ?

Oh comme j'aimerais que le jour

Entonne son chant

Et qu'il ait raison du gel.
Oh comme j'aimerais ça.

Mars 08

26.03.2008

la croisade des enfants bouchers (40)

En attendant une édition papier (dont je rêve toujours), voici le dernier épisode de mon premier roman « La croisade des enfants bouchers. » J’en ai édité un épisode quotidiennement.

 

Vous pourrez lire le début à la date du 1er février.

 

Epilogue :

 

 

 

A-z-en ont tué un. Ou une, Je sais plus.

 

Puis les soldats, au premier cri, au premier mort qui s’est écroulé, A-z-ont tourné leurs fusils vers les généraux. Les généraux, A comprenaient pas, eux-autres. Après, A-z-ont tiré.

 

Ainsi, la bête, A était morte.

 

Après, Dominique, A s’est mariée. Alors A-z-ont eu des enfants pis tout ce qui va avec.

 

Après, A Claude Comment, le p’tit Claude, A reparti avec le Rrrraymond et ils ont fait tout un cirque, avec quelques autres qui faisaient un numéro. Un marin avec un anneau à son oreille, là, pis le guide géant, l’autre, et l’homme à la brouette aussi. Avait aussi les trois musiciens, là, qui jouaient toujours le même air mais avec deux voix et trois instruments : le bistouri, la manivelle et la boîte à pains.

 

Et moi, A suis resté là. A planté des marronniers. C’est beau les marronniers. Aime bien ça, moi.

 

 

 

 

 

Rennes-Battice-Barcelone – oct. à déc. 2004

 

24.03.2008

la croisade des enfants bouchers (39)

 

L’hécatombe commence, les vagues de cadavres qui s’étalent dans mille petits tonnerres, mille coups de fusil, les regards qui s’éteignent et les soldats qui pleurent de devoir en tuer gauche-droite-gauche-droite-gauche-droite des frères et puis des femmes, des oncles et puis des sœurs, des amis, des morceaux de son sang et je suis fatigué.

 

Je n’en peux plus. Je ne veux plus décrire chacun de ces carnages.

 

Je ne veux plus.

 

Mais j’étais là.

 

Et vous aussi. Et j’ai tout vu. Et vous aussi.

 

Vous en souvenez-vous ?

 

J’étais assis sous l’ombre d’un arbre, un marronnier qui ne portait pas de numéro.

 

Et j’ai tout vu. Je ne l’oublierai jamais.

 

Vous étiez là aussi

 

Le monde nous regarde, assis au bord de l’ombre

 

Les enfants nous attendent

 

Et le futur arrive

 

Il y a bien un moment dans l’histoire où il passera par ce point-ci de l’Univers.

 

21.03.2008

la croisade des enfants bouchers (38)

1

 

 

 

Ils sont arrivés. Tous. Ils sont là, debout devant les vitres de la ville.

 

Plus de cent, plus de mille.

 

Des fleurs entre les doigts, des oiseaux sur la paume des mains,

 

Comme des petites larmes

 

Plus de cent, plus de mille petites larmes

 

Se sont avancés

 

Imperturbables

 

En désordre

 

Silencieux

 

Au rythme des musiciens qui jouent toujours le même air, mais avec deux voix et trois instruments : le tambour, le tambour et le tambour.

 

Les soldats sont en face, prêts à tirer

 

Les généraux de fer et leurs képis blindés

 

Et mille enfants bouchers

 

Se sont avancés

 

Lentement

 

Des milliers de petits sourires

 

Inaltérables

 

Irrévocables

 

Des milliers et des milliers de soleils infimes

 

Inépuisables

 

Inévitables

 

Un pas encore un pas

 

Le tambour et le tambour

 

Un pas encore un pas

 

Des milliers de petites tristesses

 

Insondables

 

Irrémédiables

 

Avancent avancent avancent

 

Un pas un tambour un pas

 

Infatigables

 

Inoubliables

 

Des milliers de petits souvenirs

 

De mères tuées, d’enfants morts et de cadavres

 

Des milliers et des milliers de petites fleurs d’œil

 

Inconsolables

 

Inébranlables

 

Inexplicables

 

Et ils sont là

 

Puis ils s’arrêtent

 

Et ils se touchent

 

Touchent les soldats

 

Ils se regardent.

 

Les soldats tirent

 

Les morts se couchent.

 

20.03.2008

la croisade des enfants bouchers (37)

Elle ne bouge plus.

 

Deux yeux ouverts sur un grand vide.

 

Un fil de sang sort de ses lèvres.

 

Neige est rouge. Neige est morte.

 

Il pleure comme un point.

 

Il pleure comme une ligne.

 

Il pleure comme la mer.

 

 

 

Che - Droite – Gauche – Droite – Gauche – Droite – Gauche – Droite

 

 

 

 

Plus tard,

 

Plus tard,

 

Tard,

 

Quand il sera resté couché aux côtés de son corps,

 

Quand il aura compris qu’il ne pouvait pas en être autrement,

 

Ni ici, ni ailleurs,

 

A l’heure où il sera prêt, il la prendra dans ses bras. Et comme un reste de rêve, il la soulèvera.

 

La robe de la femme fera un bruit de papillon dans le vent doux des dunes.

 

Il marchera, pas après pas, jusqu’au bord flou du paysage,

 

Jusqu’à la ligne d’écume qui viendra caresser ses pieds de jeune soldat.

 

Puis il avancera

 

De l’eau jusqu’aux genoux

 

Fera trois pas de plus

 

De l’eau jusqu’à la taille.

 

Et il continuera

 

De l’eau jusqu’à tremper son corps à elle qui ne sent plus la froideur de l’eau salée

 

Ira plus loin encore

 

De l’eau jusqu’à son cou

 

Avancera encore

 

Ne reculera plus.

 

La Neige est morte, on est dimanche, chantent les poissons volants.

 

Puis il disparaîtra sous la ligne de la mer.

 

Sous l’écran de liquide lumière.

 

Sous la limite du monde de la guerre.

 

 

19.03.2008

la croisade des enfants bouchers (36)

0

 

 

 

Dominique ne l’avait pas entendue arriver lui sauter dessus par derrière par devant par partout elle lui a sauté à la gorge et lui le petit soldat Dominique Esperanza lui il ne savait pas aïe c’est Neige c’est elle la reine la cruelle la Neige qui refroidit le monde autour d’elle comme si c’était de rien c’est elle son amour c’est elle qui veut le tuer à présent aïe c’est lui qui la frappe qui se défend qui la griffe à présent il pleure elle pleure comment a-t-on pu vivre aussi vite le Paradis et puis l’Enfer comment peut-on vivre à présent comment peut-on aïe comment en l’entendant prononcer son prénom Neige lui a sauté à la gorge, hier elle lui aurait sauté au cou ses doigts de femme le déchirent cherchent ses yeux t’es folle aïe putain arrête il se débat il s’esquive et s’échappe elle l’accroche elle le soumet et elle l’étrangle elle le sait elle le croit le poisson l’avait dit elle croit savoir pourquoi il est ici je t’aime arrête je ne savais pas haaaaaar arrête qu’il crie tu ne savais pas salaud tu ne savais pas quoi oh si que tu savais tu savais tout tu veux ma mort tu es venu pour ça non je te jure non aïe je te jure je ne savais pas les bouts des doigts se figent dans les chairs ses doigts il les lui retourne ses doigts les mains tirent sur les muscles vers trop loin aïe c’est elle qui lâche elle reprend alors pourquoi tu es venu jusqu’à la ville si ce n’est pas pour me tuer salaud salaud arrête arrête je t’aime je savais pas je viens pour arrêter la guerre je viens pour arrêter le sang c’est ça le sang c’est ça salaud t’en veux du sang et bien voilà et elle le mord tu viens pour me tuer  sa voix se perd ses mots s’éraillent dans le grand jour son son s’enfonce dans le matin elle le mord à pleine dents son oreille à lui qui pend il saigne et tout s’arrache en lents lambeaux haaaaaaaarrrr arrête arrête je savais pas si tu ne savais pas pourquoi le poisson t’a t-il parlé si tu ne savais pas pourquoi Graham a t-il été tué si tu ne savais pas salaud pourquoi m’avoir aimée pour m’approcher pour me tuer comme un dimanche comme un couteau comme un soleil qui espère faire disparaître la Neige hein tu espérais ça dis-moi que tu l’espérais et je te crève je n’ai pas peur arrête arrête sa voix se couvre de sang je savais pas je te jure Neige je savais pas ton nom je savais rien ses yeux sont terribles ses mains sont glaciales glaciales et fortes comme des étaux d’acier comme des banquises qui tueront cet homme-là le petit soldat Dominique Esperanza il ne comprend pas il se défend il se débat son oreille saigne il sait tuer il sait qui tu es mais pas comme ça pas ici pas maintenant ses ongles ses dents ses bras ses cris ses croix ces crachats sur son visage à lui il ne veut pas il se défend il se débat arrête arrête je ne savais pas je suis soldat et lui soldat est couché là déchiqueté par une femme et son cœur froid il meurt il meurt il s’en va ses doigts de femme ses ongles durs s’enfoncent dans la peau prêts à lui découper la chair elle serre elle serre ses joues se creusent de panique lui se débat il va crever ! Mais elle est assise sur son ventre et l’empêche de respirer Dominique ferme les yeux et cherche du bout des doigts de toutes ses mains un caillou un outil un moment pour se libérer Il a trouvé La pierre vole et cogne sur le front elle lâche prise il se relève à peine et assène les coups sans plus bien respirer elle court il la suit il la plaque elle s’écroule elle le mord il la griffe elle se tord en deux pièces l’homme est fort comme un puma elle est aussi folle qu’un chat elle glisse griffe agrafe du bout pointu de ses dix doigts lui a le visage en chair, le sang s’échappe de ses joues alors il frappe il heurte il bat il se défend elle se protège il la rattrape elle crie sa haine et se déchaîne avec ses pieds, un dans le ventre un dans le sexe, l’homme s’écroule puis se reprend, c’est un taureau, elle est un tigre, elle crache elle hurle elle feule elle mâche elle mord, lui la martèle de ses poings sur le menton le front les seins frappe frappe frappe tue tue tue tu es un enfant boucher.

 

18.03.2008

la croisade des enfants bouchers (35)

La petite fille dans son tablier gris sur sa robe bleue, l’uniforme de son école. Elle est debout sur le sol de sable doux.

 

-        Ainsi donc, c’était toi.

 

C’est la maman de cinq enfants. C’est la maman du monde entier. Vous l’avez vue descendre la montagne, peu avant le désert. Vous l’avez vue quelque part, c’est sûr. Elle existe même hors de ce livre. Elle existe partout, elle existe tout le temps. Rappelez-vous : elle a la peau noire, cinq enfants l’entourent, ce sont les siens. Elle donne la main au plus grand nombre possible d’entre eux. La nature ne lui permet que d’en donner deux. Les autres suivent. Et sur la page 35, tous chantaient, en marchant, une berceuse de leur pays. Mais quel est leur pays à présent ? Elle a toujours été de partout, et tous les enfants du monde sont les siens.

 

-        On m’a raconté que c’est toi la première qui a adressé la parole à Rrrraymond. 

 

Elle regarde Claude Pèlerin avec les yeux les plus gourmands du monde et parle avec ses mains chaudes que ne possèdent que celles qui ont donné le jour. C’est ta mère, c’est ma mère, c’est une de ces femmes dont l’amour ne s’arrête pas aux frontières de ses os.

 

- On m’a dit aussi pour la baleine.

 

Son cœur voudrait sortir par ses grands yeux bruns, par ses oreilles, par son sourire. Il va éclater de bonheur.

 

-        Et les armes, tout à l’heure, c’était toi, encore ?

 

Claude, debout, est aussi grande que cette femme assise là. Leurs yeux ne se quittent pas. Les bras de la femme, grosse comme elle est belle, se tendent vers l’enfant. Claude n’a pas dit un mot. D’ailleurs, les mots ne sont pas très importants dans ces moments là. Ils se retiennent, couchés au fond des gorges.

 

Elle pose sa petite main large comme le pouce de l’adulte, blanche sur la paume noire et le simple toucher de ces peaux qui s’attendaient depuis toujours forme immédiatement des frissons électriques, de tout petits poissons, des mille-pattes nerveux qui fourmillent dans le dos et font doucement couler des larmes sucrées.

 

La femme qui est accueille la femme qui sera.

 

Ses bras de mère attirent à elle, avec tant de douceur et de délicatesse ce petit corps habillé depuis toujours de ce tablier bleu sur la robe grise, l’uniforme de son école, et lui embrasse la main, du velouté de ces lèvres épaisses. Leurs yeux se chatouillent. Leurs yeux se caressent. Leurs yeux se découvrent. Lentement, cette femme qui ne semble faite que de nuages ou de coton défait les boutons de bois qui ferment le tablier, ouvre la robe grise, et déshabille la petite en murmurant une berceuse de nulle part. La robe est à terre. Le tablier aussi.

 

La mère la plus moelleuse de la terre, notre maman du monde entier ouvre alors son sac posé sur l’herbe à côté d’elle. Elle en sort une robe blanche tressée de fils de soie. Les vers qui l’ont filée venaient de son village. Doucement, en murmurant toujours ce chant mystérieusement calme, elle en habille le petit corps tout blanc de Claude Pèlerin.

 

-        Voilà, lui dit-elle. Ce sera toi, la reine dès demain.

 

 

 

Dominique Esperanza se rend compte maintenant. Est-ce qu’il l’aime encore ?

 

-        Et toi ? Je ne sais rien sur ta vie, rien sur toi. Tu ne m’as jamais dit ton nom ?

 

-        Dominique Esperanza

 

-        Dominique ? Comme dominant ?

 

-        Si tu veux. Ou comme dimanche, le jour où je suis né.

 

-       

 

-       

 

-       

 

17.03.2008

la croisade des enfants bouchers (34)

    En attendant une édition papier (dont je rêve toujours), voici un épisode de mon premier roman « La croisade des enfants bouchers. » J’en édite dorénavant un épisode quotidiennement.

 

Vous pourrez lire le début à la date du 1er février.

 

Les plus malins (ou ceux qui croient l’être) discutent entre eux : il faut prendre des décisions. Par où va-t-on donner l’assaut ? Faut-il que les chiens courent devant ? Où placer les femmes ? Et quelle forme doit prendre le régiment ? D’abord, il faudra peut-être lancer les cailloux. Des pierres, des boulons, des objets contondants qui laboureront les faces, et briseront les épaules. Faudra-t-il alors que l’on avance ? Oui, sans doute. En ligne ? Ou en petits groupes épars ? Couverts de boucliers, maillés comme le tricot que portent les tortues. Les lances devraient en sortir. Puis dès qu’ils seront à bonne distance (les uns mettent 1 mètre, ceux qui ont un avis disent 10, les sans 100), les pointes perceront des blindages. Il faudrait alors, pour bien faire que chaque lame tranche. Que les masses massent. Que les haches hachent, que les sabres sabrent, les épées épaississent, qu’ils arcàflèchent, qu’ils arbalètent, et surtout que les trébuchets ne trébuchent pas, ce ne sera pas le moment. Ce sera le cœur de la bataille dont chacun rêve, le front de la guerre que chacun détaille. La rage est dans leurs mâchoires, les mains tiennent fermement les armes, les manches des poignards et des couteaux. Ils sont décidés. Définitivement décidés.

 

 

 

 

    

 

     Alors arrive un petit morceau de fille, haut comme une dague, à peine, et qui n’a pas dormi de la nuit. Elle les regarde en face, un à un.

 

Le plus grand, poilu, velu, fort comme un cheval de labours se sent tout à coup petit et ridicule. Les yeux de cette minuscule petite fille, comment y échapper ? Il sent qu’au bout de ses bras de force et de vigueur ont poussé d’énormes mains inutiles qui tiennent désormais un objet sans nécessité aucune. Et, comme font les timides, il ne sait plus comment on manipule ces mains-là, devenues tout à coup encombrantes comme des ailes. Il hésite, il tremblote. Il lâche sa fourche qui se plante dans le sol.

 

La petite fille au tablier bleu sur sa robe grise, l’uniforme de son école, plonge son regard dans le second gaillard. C’est Paluche. Lui se souvient alors de ses promesses de ne plus tuer. Il fond comme un bonhomme de sable, et laisse tomber son fléau.

 

Claude Pèlerin regarde dans le fond des yeux de chacun. Celui-ci bredouille un mot, celui-là hésite, un autre lance le bâton qu’il a entre les mains dans le plus loin des vagues, certains enterrent leur hache de fer, découvrent leur chapeau, et celui-ci baisse ses yeux de braise, balance sa pointe à l’eau, brise le manche de la hallebarde qu’il tenait. Eteint le feu de son arme à mèche.

 

Vide le chargeur de sa pétoire.

 

Celui-ci ouvre sa main. Les cailloux pointus tombent s’enfouir dans l’oubli du sable.

 

Celui-là range ses verres acérés, ses vitres brisées loin du regard des vivants.

 

On cache.

 

On baisse les armes.

 

Personne ne résiste à cette puissance sereine que possède l’enfance.

 

 

 

Elle sait qu’il est l’heure.

 

-        Je m’appelle Neige. Je m’appelle peur. Je sens le piège.

 

Neige parle d’une voix brisée, désagrégée, déconstruite par son cœur rouge qui rythme et dérythme ses mots, ses phrases, ses regards. Neige parle de pouvoir, Neige parle de larmes. « Tu comprends » dit-elle. Elle a tué son père pour monter sur son trône. « Tu vois » dit-elle. Elle a fait taire les témoins en leur faisant couper la langue. « C’est comme ça » dit-elle. Elle raconte la révolte. Elle dit sa fuite avec Graham. « On ne peut plus rien y faire ». La mer puis la montagne, la montagne puis la mer. « J’étais perdue, c’est tout ce qu’il me restait à faire » Elle sait le présage du poisson « Il fallait aller au bout » Les voyageurs qu’elle a fait assassiner « Mais je crois que j’ai raison » Les femmes qu’elle ordonna d’égorger « Tu me comprends, toi, je le sais » Les Dominique exterminés.

 

-        « Tu te rends compte maintenant. Est-ce que tu m’aimes encore ? »

 

Dominique Esperanza se rend compte maintenant.

 

 

 

Oite – Gauche – Droite – Gauche – Droite – Gauche – Droite – Gauche – Droite - Gau

 

 

16.03.2008

la croisade des enfants bouchers (33)

La nuit est profonde. Elle est longue, elle est large. Personne ne dort ici, que les amoureux de cet après-midi. Moustache est à genoux devant une bougie. Il n’y avait jamais pensé. Il croyait ne plus jamais se battre, mais il sait que cette fois-ci, il est du bon côté, du côté des enfants qui ne jouent pas à « je garde le monde pour moi » mais à « Demain, c’est moi qui en prendrai soin. » Moustache prie un dieu qu’il ne connaît pas, mais il prie.

 

Deux petits vieux sourient du bord des yeux. C’est le bout du chemin. Demain, ils suivront les autres, un peu plus lentement sans doute, mais ils sont déterminés à changer ce qu’il leur reste d’avenir.

 

Le prêtre va de l’un à l’autre pour redonner espoir.

 

-        On ne suit pas le même chemin, curé, mais on cherche tous les deux la même auberge. Dit Rrrraymond. Mm. Je suis de ceux qui coupent Dieu en petits morceaux pour en donner à chaque spectateur par la voix, par le corps, par les yeux. Prenez et riez-en tous. Aujourd’hui, j’ai sorti les couteaux de mon grand numéro : je les lançais sur la planche où se tenait ma partenaire, debout, en petite tenue, curé. Je n’aurais jamais voulu les utiliser à autre chose. Mais elle est partie, curé, avec un boxeur. Et cet espèce de sportif lui a enseigné la haine de celui qui est en face. Tue tue frappe frappe tape et que les femmes hurlent et que le sang gicle et que ce connard d’en face s’écrase la gueule sur le tapis dans les bravos du public debout. Curé, c’est le contraire de tout ce que je lui avais dit. Puis ce boxeur est parti soldat. Alors moi, les soldats, tu sais, curé… C’est la vie, curé, le jour est venu de nous battre.

 

L’aveugle, quant à lui, a disparu. Est-ce la mer qui l’a emporté ? Est-ce l’ennui ? Est-il passé chez l’ennemi ? Il ne reste plus de lui que ce chapeau tombé à terre. Un billet, un gros, se trouve encore plié dans le ruban de son borsalino.

 

Chacun aiguise ses armes : une fourche, un épieu, un râteau, un stylo pointu, un bâton de bois dur, un couteau à poisson, une brouette…

 

Chacun prie pour son idole : l’homme au turban s’est assis en tailleur et croise ses jambes maigres et noires. Il semble s’être évadé de l’intérieur. Les Juifs se taisent, les yeux fermés, les Chrétiens prient, les Musulmans s’agenouillent et balancent leurs corps. Les Derviches tournent, et les musiciens jouent toujours le même air, mais avec deux voix et trois instruments : le cantique, le chœur et Deo Gratias.

 

Les feux sont allumés. L’agitation est forte. Pas moyen de trouver le sommeil parmi la foule fourmilleuse. Les femmes, les enfants, tous veulent être de la bataille. Le marin a revu les nœuds qui étrangleront des gorges, les scouts ont sorti leurs canifs de poche, leurs allumettes et leurs mouchoirs qui ne suffiront pas, ils le savent déjà, pour toutes les larmes du combat. Le géant sourit à ses vingt Asiatiques et leur explique la tactique avec de grands « A votre gauche-à votre droite ». Le marchand de marrons chauds sélectionne les cailloux qui tiendront dans ses poings, qui voleront au plus loin, qui toucheront le plus salement les crânes, les visages, les yeux. Et le grand homme maigre, le ferrailleux, cherche dans sa folie une raison de plus pour se battre. Un forgeron transformera une cuillère en lame étroite, un plat à barbe en casque gris, une écumoire en sabre à pointe, un vieux poêlon en casse-têtes, un ceinturon en arbalète, un cimeterre, des coutelas, une matraque, un grand fléau et une fronde, une escopette, une hallebarde, un javelot et des mousquets, tout est à présent posé près du feu, juste frais, à peine tiède. On pèse, on essaie, on tient en main. Celui-là conviendra demain.

 

Les enfants jouent sans y penser. C’est la meilleure façon de vivre que de vivre jusqu’à la dernière minute sans y penser.

 

N’y a t-il personne qui se soucie de sa mort ? La grande faucheuse ne vous fait-elle plus peur ?

 

-        Quand y’A une solution, A sert à rien de s’inquiéter. Quand A pas de solution, s’inquiéter A sert à rien. Pas vrai ?

 

 

Le soleil va se lever sur une foule disparate.

 

Disparate, mais fin prête.

 

 

 

Les yeux de Dominique Esperanza s’ouvrent sur le paysage. Il n’a plus connu ce grand moment depuis si longtemps qu’il a du mal à quitter ses rêves, sa paresse, sa lenteur, son sommeil. L’horizon est empli de gens. Des petits, des grands, avec un casque ou un écu, un bouclier ou une brouette, une lance dressée vers le ciel, une ceinture où pend une dague, un canon en bois d’arbre, une cotte de paille, un signe cabalistique tatoué sur la peau, un maillet, un marteau. Des femmes, plus loin, sont armées de verre, de tessons de bouteilles, et les enfants posés au bout ont pris des pierres entre les mains.

 

Le lointain en est plein.

 

Et puis le proche aussi.

 

Son Amour est debout tout à côté de lui.

 

Et elle le regarde.

 

-        Tu as bien dormi ?

 

-        Comment ? Qu’est ce que tu veux dire ? demande t-il, peu habitué à cette question.

 

-        Je dis : tu as bien dormi ?

 

Elle se tient debout, fraîche et belle comme seules les femmes peuvent être fraîches et belles le matin des grands jours. Elle le regarde. Elle assiste à ce premier éveil comme à un accouchement. La mère-nuit est morte, et le bébé se porte bien, merci. Et il n’a pas encore crié.

 

La robe blanche et légère de la jeune femme est un peu agitée par le vent qui vient de la mer. Les vagues ont reculé pour faire place aux combattants. Elle tient ses bras croisés devant ses seins. Elle sourit à son amoureux.

 

-        Tiens ? dit-elle. Je n’avais pas vu ton collier. D’où vient-il ?

 

-        De mon père dit le jeune soldat. C’est un cadeau d’amour. Une croix de Bretagne : une croix dans un cercle. Pour moi, il signifie combien l’Amour peut être infini.

 

-        Ton Amour pour moi est infini ?

 

-        Comme devrait être l’Amour pour les hommes, dit-il en regardant le monde. Et la foule est là, prête à tuer.

 

-        C’est toi qui les a menés jusqu’ici.

 

-        … !

 

-         ?…

 

-       

 

-        … 

 

-         ?…

 

-        Alors il faut les arrêter.

 

 

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-        oite - Gauche – Droite – Gauche – Droite – Gauche – Droite – Gau

 

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14.03.2008

la croisade des enfants bouchers (31)

La foule se rassemble.

 

Ils sont prêts.

 

Ils s’arment de bâtons, de fourches, de cailloux.

 

Ils parlent de haine, ils crient à l’assaut.

 

Les soldats, du haut de leurs murailles, ont aperçu leur nombre. Des officiers se rassemblent, ils discutent, ils piaillent, de grosses femmes gloussent, de grands messieurs aboient dans les micros sur les balcons :

 

- Fermez les portes ! Fermez les fenêtres ! Ils ne doivent pas nous voir ! Je ne veux pas les voir ! Ils veulent nous tuer ! Ils ont tué vos enfants ! Ils ont trahi la patrie, l’honneur et notre dieu ! Ils n’aiment pas notre liberté d’avoir toujours plus ! Ce sont vos ennemis ! Ne les laissez pas m’attaquer ! Ils ne vous aiment pas ! Défendez-moi ! Je vous donne ces armes, mon Dieu comme je suis gentil, souvenez-vous-en ! Tuez toutes ces personnes au nom de notre religion ! De notre pays ! Des usines nationales d’armes Mercury ! Au nom de la démocratie ! De l’honneur patriotique ! Je vous promets une autre vie ! Je vous promets de belles femmes ! Je vous promets un paradis peuplé de jeunes vierges qui vous aimeront. Je vous promets des médailles qui feront briller vos poitrines pour épater vos familles restées là-bas, je vous promets votre nom dans un livre ou, mieux encore, je vous promets de l’écrire en lettres de cuivre, du cuivre dont on fait les balles, sur un monument de marbre ! Je vous promet la liberté de penser comme moi ! Je vous promets l’égalité entre vous tous ! Je vous promet la fraternité pour ceux qui l’exigeront ! Nous avons confiance en Dieu, je veux dire notre Dieu, celui qui m’a posé ici à votre tête, celui qui a fait de vous le meilleur peuple du monde ! Car nous sommes les élus, puisque Dieu nous a donné des armes. Ceux d’en face n’en ont pas, ils veulent sûrement la guerre pour nous en voler ! Je suis sûr qu’il suffira de chercher un peu pour trouver dans leurs poches quelques lance-pierres de destruction massive ! Et puis, j’en suis sûr, c’est un signe, s’ils n’ont pas d’armes, c’est qu’ils sont moins évolués que nous. Dieu l’a sans doute voulu ainsi. Qu’en pensez-vous ? Non ! Ne pensez pas ! Acceptez ! C’est un ordre ! Obéissez-moi ! Protégez-moi ! Au nom de la Reine , mettez-vous en rang et avancez gauche-droite-gauche-droite-gauche-droite-gauche-droite-gauche-droite-gauche-droite-gauche-droite-gauche-droite-gauche-droite-gauche-droite-

 

 

 

Il lui demande :

 

-         Que veux-tu faire aujourd’hui ?

 

-         Vivre aujourd’hui.

 

Elle lui demande :

 

-         Que veux-tu faire aujourd’hui ?

 

-         Faire demain.

 

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