« 2008-01 | Page d'accueil | 2008-03 »

29.02.2008

la croisade des enfants bouchers (22)

-11

 

 

 

Neige en haut d’une montagne.

 

Montagne sous la Reine Neige.

 

-         Ici, je vois le monde entier. Ici, je n’ai pas mal. J’ai mal là, là et là, dit-elle en montrant trois points du paysage.

 

-         Il faut partir, maintenant, dit Graham.

 

 

-10

 

 

 

-         A poisson qui parle, tu dis ?

 

-         Oui.

 

-         A dit quoi ? A pas bien entendu.

 

-         Il a dit : « Après la colline qui flotte, la montagne de pierre. Et puis un désert plus peuplé qu’une ville ». Et puis : «  Le monde attend les reines-claudes, mais d’abord, le fruit de l’arbre règnera sur le rire ». Après, il a dit : « Si tu domines le feu, tes enfants verront le jour ». Et enfin : « par un dimanche, la neige mourra. L’étang est un miroir, chacun est un soleil. L’irréparable n’est pas de ce monde. »

 

-         A bon ? A veut dire quoi ? Vous allez tuer la reine ?

 

-         Je ne sais pas, justement. Je vous le demande….

 

-         A sais pas, moi.

 

Ils marchent encore vers la mer, qui recule à cette heure-ci, de quelques mètres, si l’on en croit l’horaire des marées.

 

Plus tard, derrière une maison écroulée, ils ont rencontré un marin, petit et malin, qui porte un anneau doré à l’oreille. Plus loin, c’est un couple de vieux qui n’attend plus rien de la vie et décide de les suivre à petits pas lents. Puis une petite fille qui s’était assoupie au bord de son jardin, et que les parents avaient abandonnée pendant son sommeil. Il y a aussi un prêtre qui croit en Dieu (mais vraiment), une patrouille de scouts déguisés pour leur fête, mais la maison avait brûlé. Alors ils errent en costume de vieille femme, en prince charmant ou en chevalier de carton-pâte. Un exportateur de vers à soie, un clochard et ses sacs plastiques, un chien et ses tics patraques, un libraire perdu loin de sa bibliothèque, une vieille Roumaine bossue qui ne parle pas leur langue et quelques musiciens qui ne savent jouer qu’un seul air mais avec deux voix et trois instruments : violon, tambourin et clarinette. Puis un groupe de touristes asiatiques coincés entre la curiosité qui leur demande de tout photographier, et la peur qui leur interdit de tout photographier. Leur guide, un énorme géant de plus de deux mètres de haut qui sourit avec quelques dents cassées. Et puis un aveugle, aussi.

 

26.02.2008

la croisade des enfants bouchers (21)

-        Le capitaine, a dit : « Si vous allez pas les tuer, c’est nous qu’on va vous tuer. » Et l’autre fois, a mit son arme contre le front de Moussa, comme ça, et Moussa a dit : « Je m’en fous, je veux pas les tuer. » Alors le capitaine a tiré, et avait du Moussa partout, sur nous et sur le capitaine, et tout ça, et lui, Moussa, a bougeait plus, le sang était partout sur son visage, on voyait plus comment qu’il regardait, ou comment qu’il souriait Moussa, et ça coulait sur son épaule, comme ça et le capitaine, a lâché, alors Moussa est tombé comme ça que tu dirais un poulet. Alors moi, ma mère, oh, moi, j’ai pleuré. Après, j’ai encore été un jour tellement que j’avais peur, après j’ai plus été, puis on a décidé de partir avec Moustache. Pas vrai, Moustache ?

 

Moustache, c’est l’autre.

 

-        Ouais,  bien vrai, Paluche.

 

Paluche, c’est l’autre.

 

Quel autre ? Celui d’à côté. A côté de qui ? Ben, de l’autre.

 

Ah.

 

-        Mm. Et vous vous battez contre qui ?

 

-        Contre ceux d’en face.

 

-        Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ?

 

-        A-z-ont tué mon ami. A-z-ont tué Robert.

 

-        Pourquoi ont-ils fait ça ?

 

-        C’est leur dieu qui voulait. A doit adorer le sang. Avec les ordres du chef religieux, là, ces types, a sont capables de tout ! Heureusement, Dieu est de notre côté, qu’a dit, le capitaine.

 

 

 

Rrrraymond est assis sur la malle. Affligé.

 

Dominique est assis par terre. Epuisé.

 

Moustache est assis sur une racine. Hébété.

 

Paluche est resté debout dans son cauchemar et pleure encore.

 

Claude est couchée sous une couverture, endormie, et rêve déjà.

 

Claude, le maladroit, esquisse un pas de danse gauche. Il sourit, du plus profond de son innocence et de sa jeunesse. L’inconscience de « demain » et de « plus loin ». Danse, Claude, danse. C’est la meilleure chose qu’il nous reste à faire quand le désespoir essaie de nous ronger l’âme.

 

Dominique revient du lac, presque nue, encore mouillée. Et son apparition dans la lumière du soir rend le sourire aux hommes. Une femme, un sourire, un mystère, et le monde entier va mieux.

 

-        Mm. Demain, on verra la mer. Sûrement. Vous êtes attendus. Vous êtes le sel de la mer. Si le sel perd sa saveur, avec quoi le rendra t-on ? Il ne vaut plus rien, on le jette dehors, et il est foulé aux pieds par les hommes aux képis bleus. Vous êtes les phares du monde. Et la mer vous attend. Elle sera bleue, indomptable et étoilée de voiliers blancs qui ramèneront d’Afrique des parfums de cannelle, d’épices, de girafes et de femmes superbes. Les pêcheurs de crevettes seront là, pour labourer les vagues avec leurs chevaux forts, des cirés jaunes et des filets, et la respiration de l’eau nous fera voyager, avant même que nous ne montions dans des cargos de fer. Après dix jours de calme pour traverser l’océan, nous poserons le pied dans un pays où le mot « guerre » n’existe pas. Les hommes auront dix mots pour dire « neige » et pas un seul pour dire « combat ».

 

Les six enfants bouchers s’endorment et rêvent d’un autre ici.

 

Et Dominique veille.

 

 

 

25.02.2008

la croisade des enfants bouchers (20)

Et aujourd’hui, où sommes-nous ?

 

En quel point de l’univers ?

 

Un peu plus loin que hier.

 

Un peu plus près de la mer.

 

 

 

Quatre jours de marche, toujours pas de mer.

 

- Mm. Nous traverserons des pays couverts de galets, de vieilles planches ou de gros sel. D’autres faits de champs de fraisiers. Il faudra faire attention à ne pas écraser les fruits et avancer sur la pointe des pieds, tels des danseuses en sucre blanc que l’on plante sur un gâteau d’anniversaire. 

 

La nuit sous les étoiles ou dans les granges, trois enfants s’endorment en écoutant les histoires d’un vieux saltimbanque.

 

Le quatrième ne dort jamais.

 

 

 

Douze journées complètes à suivre cette route qui s’insinue entre les collines d’herbe, en évitant les villes dont on sait la folie.

 

Dix-sept journées immenses et fatigantes le long de cette longue ligne blanche qui borde le chemin.

 

Vingt-quatre journées à longer des forêts, à gravir des versants, à voir des maisons vides éventrées de leurs murs ou borgne de fenêtres, se reposer un instant (un instant seulement) le long d’une rivière.

 

Puis un jour, deux soldats.

 

-         Allez pas par là, on en vient, dit le petit dont la moustache couvre la bouche.

 

Leurs uniformes devraient être bleus, ils sont gris de poussière, gris de boue, gris de fatigue.

 

-         La mer est loin ? demande Dominique.

 

-         Sais pas. A un lac, derrière cette colline.

 

-         Va pour le lac. Dit Dominique.

 

Elle va se baigner. Peut-être cette plus grande quantité d’eau lavera-t-elle mieux ses secrets, ses regrets, ses mystères. Assise dans l’eau profonde qui a gardé un peu de la chaleur du jour, le visage à moitié à la hauteur des poissons-chats, à moitié à la hauteur des mouches, elle regarde le ciel et son reflet parfait dans l’eau du lac, juste ridé doucement par sa respiration. Le ciel est absolu. Rose. Orange. Bleu tendre. Doré. Bien plus beau que le monde comme il est. Et son silence et son image dans le miroir de l’eau pourraient faire croire que cette lumière a remplacé le paysage des maisons écroulées et des cœurs d’hommes détruits.

 

Les garçons bavardent.

 

Les deux soldats ont ouvert leurs musettes. Ils ont du chocolat et du pain blanc de la caserne. Ils parlent avec une voix comme cassée de l’intérieur.

 

-         On en vient, nous, du front. A faut nous croire. Allez pas là.

 

-         Des morts ?

 

-         A des morts, pis du feu, pis des armes, a du sang aussi, des rats, des trous, des cris, des larmes.

 

Il parle aussi des barbelés épais comme un bras, des balles qui volent comme des essaims de cuivre, et de la peur. De la peur qui ne vous quitte jamais, au fond des yeux qui pleurent, au bout des mains qui tremblent, au fond du cul qui se vide malgré toi.

 

-         Et les ordres du capitaine. Moi, j’aime pas ça.

 

C’est le plus grand des deux qui parle. Il n’est pas rasé, a le poil très court, est maigre comme un clou mais grand comme un mât.

 

22.02.2008

la croisade des enfants bouchers (19)

Il faut partir maintenant. Le départ est nécessaire. « Chaque fin n’est de toutes façons qu’un début » dit Rrrraymond. Emplir un sac. Trop petit. Une valise. Trop petite. Une malle. Son matériel de lanceur de couteaux. Pas la planche où se tenait sa partenaire, personne ne pourrait la porter. Pas la masse pour monter le chapiteau, et qui a servi pour abattre les chevaux. Personne ne pourrait la porter. Des vêtements : quelques loques, dont une peau de panthère dont il s’est fait un maillot, une veste à boutons dorés, un chapeau huit-reflets, un pantalon rouge à bordure d’or, une moustache de rechange, et quelques chemises blanches avec jabot. Quelques casseroles, des allumettes, cinq ou six couvertures, une lampe à pétrole, une pelle américaine pliable, et quelques faux dollars. Une photo jaunie, un peu de maquillage, un désir de bonheur infini caché dans un bouquet de fleurs en tissu fin, le reste de café et le reste de pain.

 

Il mettra sa paire de bottes de cuir noir. « Les grandes, celles qui marchent vite » dit le petit Claude. Un pantalon de toile large, une chemise blanche et sa moustache de tous les jours. Il rassemble ses bagues, en choisit une, pas plus. Et soulève la malle. Personne ne pourrait la porter. Alors il saisit une énorme ceinture dont il entoure le coffre jusqu’à en faire des bretelles pour poser le tout sur son dos.

 

Et maintenant, debout, Rrrraymond Dugesclinkling !

 

Oui ! Mesdames et Messieurs, Kling ! Il la porte sur le dos ! Kling ! Bravo !

 

Maintenant, marche !

 

Kling !

 

Marche jusqu’à ce soir.

 

Kling.

 

 

 

Où sommes-nous assis ?

 

Là.

 

Nous sommes si las.

 

Ici.

 

A l’ombre d’un feu, sous la lumière de la nuit.

 

Marché toute la journée.

 

Vers où ?

 

Vers la mer a dit Dominique.

 

Vers la mer.

 

21.02.2008

la croisade des enfants bouchers (18)

En attendant une édition papier (dont je rêve toujours), voici un épisode de mon premier roman « La croisade des enfants bouchers. » J’en édite dorénavant un épisode quotidiennement.

 

Vous pourrez lire le début à la date du 1er février.

 

-12

 

 

 

C’est d’abord le bruit du sang. Celui qui frappe tes tempes parce que tu as faim ou froid ou folie forte.

 

C’est d’abord le bruit du sang puis son odeur. En t’approchant de ta victime, de celle que tu vas assassiner pour gagner ta bataille ou manger, ou quoi qu’il soit pour survivre, tu sais que cette odeur est à la fois proche de celle de ta transpiration et de celle de celui qui te fait face. Et cette odeur restera à jamais entre les parois de ton nez, de ton museau de bête décidée.

 

C’est d’abord le bruit du sang, puis son odeur et puis son goût. Dès que tu l’as frappé, l’odeur devient le goût, envahit ta bouche jusqu’au bord de tes lèvres et entoure ta langue, puis coule dans ta gorge lentement goulûment, avec tout le délice d’un doux dessert raffiné et l’autre se débat, lui aussi a goûté, sa déchirure saigne et sa bouche en est pleine. Lentement, il s’en va, il sursaute, il s’enfuit, il se cabre et il tremble, il vacille, il nous quitte, il s’aveugle et il tombe et il tombe et il tombe et il tombe et il meurt.

 

C’est d’abord le bruit du sang, puis son odeur et puis son goût, et sa chaleur qui vient ensuite. Tes mains le tiennent, tes mains le suivent, tes mains le touchent et le sang coule épais, liquide, rouge et chaud. Comme un manteau d’être vivant, il te recouvrira les doigts. Il colle un peu mais il est chaud. L’hiver est là autour de toi mais tu l’as vu, les tripes fument par la plaie, les chairs exhalent un parfum tiède, c’est la chaleur de l’intérieur et de nos meilleurs souvenirs. Un feu de cheminée, un brasero serré, un lit très confortable, le ventre de ta mère.

 

C’est d’abord le bruit du sang, puis son odeur et puis son goût et sa chaleur et sa couleur. Longtemps après encore, tu verras le rouge du monde. Le rouge des murs de Lascaux, rouge des Sioux, rouge drapeau, rouge fasciste, rouge de la honte divine, rouge d’un Noël assassin. Le sang a envahi le monde, comme toi il t’aura submergé.

 

C’est d’abord son bruit, son odeur, son goût, sa chaleur puis sa couleur. Les cinq sens se sont éveillés. Tu as vécu l’assassinat, et jamais tu ne l’oublieras. Il est en tes doigts de meurtrier, au fond de tes yeux de voleur d’âme, en tes oreilles criminelles et en ta bouche de boucher. 

 

 

-         Je les ai tués pour les manger, dit Rrrraymond Dugesclinkling. Vous en avez mangé ce matin.

 

      Ils avaient un fort goût de selle.

 

19.02.2008

la croisade des enfants bouchers (17)

 

-13

 

 

La mer.

 

-         Graham ?

 

-         Oui, Mademoiselle.

 

-         La mer est-elle plus grande que mon pouvoir ?

 

-         Non, Mademoiselle.

 

-         Le soleil, alors ?

 

-         Non plus, Mademoiselle.

 

-         L’espace, au moins ?

 

-         Non, Mademoiselle, l’espace tout entier non plus.

 

-         Mais alors quoi ? Y a-t-il quelque chose de plus grand que mon pouvoir ?

 

-         Rien, Mademoiselle.

 

-         Rien ne pourra donc le dissimuler. Je ne peux me cacher nulle part, n’est-ce pas ?

 

-         C’est cela, Mademoiselle.

 

Il pleut sur la plage. La pluie est fine et aiguisée, elle glace tout ce qui se trouve sur son chemin vertical. Mademoiselle Neige porte un grand manteau bleu turquoise en laine avec une ceinture, et pas de chapeau. Surtout pas de chapeau ! Elle déteste cacher ses cheveux coiffés avec des lignes de tresses patiemment mises en place, croisées et recroisées, posées et superposées en un entrelacs connu d’elle seule. Graham ne sourit pas. Et d’ailleurs, il n’en a pas le pouvoir.

 

-         Pourquoi ne m’obéissent-ils pas tous, alors ?

 

-         Disons que votre pouvoir, c’est le ciel ; si vous faites le jour ici, il fera nuit ailleurs. Disons que votre pouvoir, c’est la mer. Si vous vous tournez vers la plage de ce côté-ci de l’océan pour y faire une marée haute pour les nageurs, vous devez la retirer d’un autre côté, et faire des mécontents.

 

-         L’homme n’est jamais content de son sort ?

 

-         C’est sa façon à lui d’exister.

 

-         Nous devrions quitter le pays.

 

-         Toutes les frontières sont gardées, Mademoiselle Neige. N’oubliez pas que vos ennemis vous recherchent.

 

-         Ou alors mourir.

 

-         Si je puis me permettre, cela résoudra votre petit problème personnel et laissera dans l’embarras tous ceux qui croient en vous, additionné de la peine qui les accablera.

 

-         Alors quoi ?

 

-        

 

-         Un autre chocolat chaud et un autre gâteau, Graham.

 

 

18.02.2008

la croisade des enfants bouchers (16)

Dominique : - morts ?

 

Claude : - Ils/ ils

 

Rrrraymond : - Oui, enfin, morts, envolés, disparus, quoi ! (il s’éloigne) Allez, ne restez pas là, venez voir les fruits qu’il me reste.

 

Claude : - Ils/ Ils sont /////là !

 

Dominique les a rejoints, essoufflée.

 

Dominique, intrigué, soulève à son tour un bout de la toile. L’intérieur est sombre, faiblement éclairé par la lumière du jour qui traverse la toile épaisse bleue et rouge. Ce qu’il y distingue est rouge. La piste du cirque est montée, on sent la sciure, le crottin et l’enfermement longue durée.

 

Et le cadavre.

 

Sur la poussière de la sciure couleur de sable gris, un cheval est couché au milieu d’une tache sombre de liquide sec. L’autre a le ventre sur le bord de piste, cette barrière de bois qui sépare le lieu où gesticule habituellement l’admiré du lieu où s’assied contractuellement l’admirateur. La tête du cheval tombe sur le sol, sous les premières banquettes de bois vide.

 

Il lui manque une jambe. Celle-ci a dû se voir tranchée par un charcutier amateur, un homme à la poigne forte qui a coupé la peau, tranché les chairs, déchiré les ligaments et arraché les os. La découpe n’a pas été très soignée et déjà mille vers grouillent gris gris gris granulés grouillants entre les os de son squelette dont un bout dépasse comme un drapeau de mort dressé sur le champs de bataille. Vermicelle vermisseaux granulés grouillants que l’on retrouve dans le cou, là aussi un trou fut fait d’un coup de couteau et l’on en voit au coin de l’œil gris gris gris granulés grouillants au cœur de l’animal rats sans canines qui rongent à présent tout ce qui fut vivant granulés grouillants gesticulant de mille pattes minuscules de dix millions de mandibules digérantes différentes c’est une ville animale une foule carnivore un attroupement de carnassiers qui chatouillent la mort graminée graminivore une bousculade charognarde  une armée microscopique qui te dévore sous ta peau depuis tes pieds à ton cerveau tu la sens fourmiller déjà du temps de ton vivant quand tu t’endors et la voilà elle est bien là tu la vois tu la vois granulés grouillants dans les chairs de ce cheval mort granulés grouillants entre les dents sur le palais dedans la langue bouche ouverte ils tombent ils vivent ils bouffent l’âme granulés grouillants en chaque recoin du cheval cataplasme animal qui cache les chairs absentes, la peau tombée, les muscles nécrosés, les blessures béantes, le sang à boire dur, les poils que tous avalent, le cuir par trop molasse, et la viande en bouillie par la mort ramollie toute la carne enfin de cette bête dévorée par d’autres bêtes  un groupe de grattants occupe tout ce qui t’a servi à marcher à dormir et à boire à manger à obéir à écouter et à croire, granulés graminés t’a terminé et tu n’es bientôt plus que puanteur, esprit de sel sans intérieur.

 

 

 

NOTE DU NARRATEUR :

 

 

Si un jour, ce texte est traduit en russe ou en albanais, je suis sûr que ce passage sera incompréhensible.

 

En tous cas pour moi qui ne comprends ni le russe, ni l’albanais.

 


 

17.02.2008

la croisade des enfants bouchers (15)

Un cri.

 

Déchirant.

 

Un enfant déchiré.

 

Puis le silence qui n’ose pas répondre ni d’un coq ni d’un oiseau ni d’un chien très très loin ni même d’une abeille.

 

Un sursaut et treize douzièmes de secondes plus tard (ce qui, en fait, n’est presque pas plus tard mais reste tout de même plus tard), les deux hommes qui parlaient sont debout près des Claude. Ces deux-là sont assis, et pleurent toute une/source d’eau/qui/les empêche de par/ler  sinon comme des fontaines/ comme des sta/des statues par à/coups/ et silences et mots/demi-mots coupés de/larmes, de respi/rations en morceaux, de/ hoquets, soubresauts et / syllabes sécantes/ Oui.

 

-         Que s’est il passé ?

 

-         Il/a/voulu

 

-         Il a voulu quoi ?

 

-         I/ I/ Il a vou/lu

 

-         Dites-le !

 

-         Il a/voulu regarder sous le/ cha/ le cha/piteau

 

-         Et vous avez soulevé la toile ?

 

-         Ou/ou/oui…

 

-         Mais, malheureux ! Le chapiteau n’est pas un endroit pour les enfants ! crie Rrrraymond comme si on l’avait frappé en plein ventre. Il a sa magie ! Il a sa puissance ! Il y a le monde du dedans et le monde du dehors ! Si les deux mondes se mélangent, ne fût-ce qu’en soulevant la toile de ce côté, vous laissez partir le flot de la magie qui s’y trouve, la vie des paillettes et des projecteurs, le souffle qui fait voler les balles du jongleur, les esprits qui changent la femme de la cage en tigre, et celui qui porte les acrobates vers les bras du porteur d’en face s’envolent immédiatement pour se diluer dans l’air ! Jamais vous n’auriez dû ouvrir cette toile ! Jamais au grand jamais ! Vous avez commis une faute très grave, mes enfants, une véritable faute grave !

 

Il dit tout cela en roulant des yeux comme des billes de loto qui donneront sur le bleu de l’iris le chiffre zéro de la pupille comme chiffre gagnant. Les billes tournent, tournent, tournent et l’homme parle, parle, parle.

 

-         Et inversément , l’air qui se trouve au dehors de ce ballon sur mâts ne peut y entrer qu’à petite dose, et ne supporte pas la moindre goutte de paillette. Qu’avez-vous fait là, mais qu’avez-vous fait là ?

 

-         C’est à cau/à cause/ des

 

-         Je vous l’interdis, vous m’entendez ?

 

-         A cause des che/

 

-         Vous m’entendez ? Ne regardez plus jamais sous cette toile !

 

-         C’est les che/vaux/qui

 

-         Jurez-moi que vous ne regarderez plus !

 

-         Oui/mais les che/vaux/ ils /ils…

 

-         Au diable ces chevaux, vous dis-je !

 

-         Ils/sont/

 

-         Allez, venez par ici. Je crois qu’il me reste un fruit, on va se le partager.

 

-         morts/

 

-        

 

16.02.2008

la croisade des enfants bouchers (14)

-     Après la colline qui flotte, la montagne de pierre. Et puis un désert plus peuplé qu’une ville.

 

C’est un poisson qui parle.

 

-        Et nous ?

 

-        Le monde attend les reines-claudes, mais d’abord, le fruit de l’arbre règnera sur le rire.

 

Une truite à la voix blanche, silencieuse, mouillée et glissante.

 

-        Et moi ?

 

-        Si tu domines le feu, tes enfants verront le jour.

 

Assise dans l’étang, elle a vu apparaître ce poisson aussi nu qu’elle, qui vient se caresser sur son corps comme l’aurait fait un chat à la peau chauve et huileuse. La truite a sorti le bout du bout de sa bouche et sa voix en sort comme d’un vieux gramophone sans griffe.

 

-        Par un dimanche, la neige mourra. L’étang est un miroir, chacun est un soleil. L’irréparable n’est pas de ce monde.

 

Puis le poisson disparaît. A la façon d’un ricochet à l’envers, il rebondit sous la surface de l’eau.

 

 

NOTE DU NARRATEUR :

 

 

Je suis troublé.

 

Vous venez de lire ce que raconte une truite qui sort inopinément sa tête de l’étang. Ce n’était pas prévu. Plus grave : cet animal a eu le culot de prédire des évènements que je n’ai pas encore écrits. En quelques sortes, cette stupide bête a raconté la fin, ce qui nuit à la narration. . J’en suis assez perturbé

 

Puis-je vous demander, au moins, de ne pas essayer de comprendre le sens de ces mots. Ou alors (si vous avez compris ce qui se passera), de n’en rien dire aux autres lecteurs.

 

 

Merci.

 

 

15.02.2008

la croisade des enfants bouchers (13)

Dominique se baigne, nue dans un étang. Elle tient à ne plus être la Dominique d’hier. Ces jours passés dans cette ville de poussière et de morts doivent disparaître dans l’eau. Les cauchemars sont-ils solubles dans l’eau du bain ? Elle sort de sa musette un savon qui sent bon la vanille et se lave doucement.

 

 

Dominique-le-dominant est resté avec Rrrraymond.

 

-         Et vous allez où comme ça ?

 

-         On n’a pas encore d’idée. On voulait fuir.

 

-         Mm. C’est le trajet qui est important, pas le but. Ou pas encore. Je voyage depuis tellement longtemps que j’ai oublié le but. Je devrais peut-être en trouver un.

 

-         Vous parliez de la ville…

 

-         Mm. Mais s’il n’y a pas de spectateurs…

 

-         … ?

 

-         …la ville n’est pas un but. Sans public, un artiste n’est plus un artiste.

 

-         Il est mort ?

 

-         Mais non, pas mort ! Sûrement pas mort ! dit-il en ouvrant de grands yeux.

 

-         Alors ?

 

-         Pire : il est inutile ! Il est inodore, incolore, insipide, comme de l’eau. Il ne serait même que de l’eau, qu’il ne pourrait étancher la soif de personne, ni laver, ni éteindre un incendie, ni arroser pour faire grandir rien. Rien. Déjà qu’il se voit taxer de parasite par bien des gens qui ne voient que paresse là où il y a fièvre, qui ne voient que vide là où il y a création perpétuelle, ou gesticulation vaine là où il y a appels à la lucidité du monde, absence de toute nécessité là où il y a le miroir de l’humanité dans son entièreté, sa grandeur, sa force et sa lumière, ses passions, ses amours, son Amour, ses églises et sa folie meurtrière. As-tu jamais vu ce que les hommes préhistoriques ont laissé sur les murs de leurs grottes ? Ces dessins extraordinaires sont restés dans le noir durant des dizaines de milliers d’années. Etaient-ils alors morts ? Non. Mais inutiles. Et quel éblouissement lors de leur découverte ! A nous les images d’une époque inconnue, les témoignages essentiels de leur quotidien, de par leur fond, et de leur esprit, à travers leurs formes ! Ces mains, ces couleurs, ces danses, ces caractères ! L’Art est le miroir du monde, et les hommes qui se disent raisonnables  sont des aveugles qui ne veulent pas y voir leur image.

 

-         Vous croyez que l’on doit tous devenir artistes ?

 

-         Mm. Non. Je ne crois rien. Ecoute ce que dit ta route. Mais garde en toi ce morceau d’enfance que tu as, et tu seras artiste, même si ce n’est jamais ton métier.

 

 

Toutes les notes